lundi, février 20 2017

Jouissif entrelacement des matériaux du désir

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jeudi, septembre 29 2016

Le théâtre exutoire du réel

La pièce du Serbe Ljubomir Simović écrite en 1985 raconte l'arrivée de quatre comédiens du Théâtre ambulant Chopalovitch dans une bourgade de Serbie, sous l'occupation allemande. Ils souhaitent jouer Les brigands de Schiller à des villageois hostiles : « Faire du théâtre équivaut à collaborer avec l'ennemi ». L'art devrait-il donc s'effacer pendant la barbarie ? N'est-ce pas ce que veulent les barbares ?

La question est très actuelle et sa mise en lumière donne de précieuses réponses au public. Le personnage du comédien Philippe Ternavatz, interprété par Eric Jouvencel, est le plus savoureux. Il confond continuellement le réel et ses rôles : « Il ne mange pas. Il joue qu'il mange. » C'est à travers lui, à travers les phrases de ses rôles livrées à ses interlocuteurs en toute occasion que les intrigues de la pièce se nouent et se dénouent, dans des quiproquos tantôt comiques, tantôt dramatiques. Il rend palpable la force de l'art en tant qu'exutoire du réel par son intrusion dans le réel.

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Quant à la jeune comédienne de cette troupe, Sophie Soubovitch, interprétée brillamment par Églantine Jouve, elle parvient à s'émerveiller de tout ce que les habitants, oppressés par l'occupation, ne voient plus : les champs de coquelicots, la beauté de la rivière. Une villageoise s'étonne : « Je ne savais pas que c'était si merveilleux, chez nous. » Par son insouciance, sa joie continuelle, elle révèle aux autres la beauté que leurs tourments leurs masquent. Sa jeunesse exprime une autre forme de résistance au réel. Sa confrontation décisive avec le bourreau du village, personnage cruel et redouté, symbolise l'affrontement de l'art et de la beauté avec la barbarie.

Pierre Barayre, interprète du bourreau, également metteur en scène de cette pièce, mène excellemment cette belle barque brechtienne entrecoupée d'agréables chansons interprétées par Barbara Weldens. Citons également Grégory Nardella, dans le rôle de Vassili Chopalovitch, comme toujours énergique et juste.

Dans ce jouissif théâtre dans le théâtre, il y a un troisième théâtre à l'intérieur des deux autres, moins visible mais que le public peut ressentir, l'osmose de cette généreuse troupe du Théâtre de Pierre, avec qui on se sent d’emblée complice.

Un nécessaire et magnifique spectacle.

Pièce vue au théâtre d’O de Montpellier en mars 2016

lundi, janvier 5 2015

Joyeuse excursion dans l'effroi

À titre provisoire : un titre qui n'attire pas les foules, qui fait craindre le chantier. Le résumé du spectacle n'incite pas plus à s'y rendre.
Heureusement, si la construction est fragmentaire, elle n'est pas brouillonne. Ces fragments nous rappellent qu'on peut seulement effleurer le sujet, le contourner, se contenter de spéculations de vivants apeurés face à un adversaire invisible et muet. On comprend, après coup, la difficulté à attirer des spectateurs pour leur expliquer que nous sommes provisoirement vivants.

Pourtant, le public clairsemé et méfiant est vite sous le charme de ces scénettes brillantes interprétées avec énergie et talent.

Puisque tout finira, il faut nous y habituer. Cela commence donc par un entraînement d'anéantissement personnel, séance de thérapie de la vie. Les scènes suivantes rappellent que cesser de vivre est un privilège de vivant. Une comédienne entonne une chanson joyeuse : « Tuez-moi, que je me sente vivante ». Un client réserve un cercueil, si beau, si confortable, qu'il en oublie l'usage. Le groupe s'initiera ensuite à l'extase de la mort. Le comédien-metteur en scène entame une course vers un mur. Va-t-il le traverser ? Sa chute est comique, comme toutes ces questions qui ne peuvent franchir la vie. Ils essayeront ce jeu d'enfants, le jeu de la mort : « Pan, tu es mort. » Il tombe, puis se relève quand on le croit mort. Les au-delà sont-ils la poursuite de ce jeu chez les adultes ?

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L'écriture malicieuse et juste de Catherine Monin nous accompagne avec bienveillance dans les profondeurs, que le décor symbolise brillamment. Les comédiens circulent autour d'un grand rectangle noir. Quand son contour s'illumine, il se change en piscine inquiétante en attente des plongeurs. Déguisement ludique du néant.

Les belles ambiances sonores, les magnifiques éclairages, le décor gonflable - de souffle retenu - qui s'oppose à la gravité, la mise en scène toujours surprenante sont en parfaite adéquation avec la qualité du texte.
 

Entre les scènes collectives, quelques monologues poignants, comme celui sur le « maintenant ». La comédienne-auteur sur le plongeoir témoigne de notre effroi devant l'heure fatale : « Maintenant ? C'est trop tôt, comme maintenant. Je préférerais un autre maintenant. Si j'avais su, j'aurais profité de tous ces maintenant... »

Ils vont au bout des évidences : « votre conscience du temps fait le temps ». Au bout des syllogismes qui meublent l'inconnu : si l'homme n'attendait rien, s'il n'était que contemplatif et satisfait du présent, la mort ne lui ferait pas peur. C'est à cause de sa curiosité, de sa soif de divertissement et de nouveautés qu'il craint le néant.
 

La thérapie collective s'élargit : c'est celle du public et des artistes heureux d'être réunis dans leur curiosité et leur peur. Dire ses peurs, c'est avoir déjà moins peur. Surtout si c'est bien dit, comme dans cette scène où le passeur répond au voyageur réticent d'accoster l'autre rive : « Seul un poisson péché est entièrement un poisson. »

L'heure dernière, poisson magnifique, scintillant, finira par voler vers nous dans une poésie visuelle qui rend décidément ce spectacle bien trop court, comme la vie.

Applaudissements nourris par soixante-quinze minutes jubilatoires sur la mort. En regardant les fauteuils vides, il nous semble que les absents sont un peu plus morts que nous.
 

Vu au théâtre des Halles, Avignon, en juillet 2014

reprises :

du 17 au 19 mars 2015 au Théâtre Joliette - Minoterie (13)

le 24 avril 2015 au Théâtre de Pertuis (84)

vendredi, juillet 18 2014

La sœur de Shakespeare

L'excellente et envoûtante comédienne Olivia Duchenne nous captive dès la première minute de ce monologue d'une heure quinze. Dans une diction parfaite et des déplacements justes, elle maîtrise remarquablement le difficile registre d'écriture de Fabrice Melquiot, qui oscille en permanence entre la fantaisie poétique (« les femmes ont quinze oreilles ») et la tension dramatique (on prépare un bûcher pour la femme qui parle trop fort).
Les textes de Fabrice Melquiot doivent être bien incarnés pour nous séduire, car son lyrisme perturbateur nous convie dans des situations non plausibles et des narrations distanciées, afin d'élargir notre imaginaire trop souvent bâillonné par un réalisme étroit ou par l'émotion facile.

eileen_shakespeare.jpgL'alchimie fonctionne parfaitement avec cette magnifique interprétation d'une improbable sœur de Shakespeare, véritable auteur de ses œuvres, cédées à son frère, car contrainte par les conventions de l'époque. Cette Eileen, rétive au destin d'épouse qu'on lui attribue, quitte son mari, son enfant, pour se consacrer à sa passion, le théâtre. Passion vite contrariée, puisque les femmes de l'époque étaient proscrites des scènes et rejetées par l'édition. Elle se voit condamnée au bûcher, en cas de réussite, sinon à la folie.

Outre la référence shakespearienne, Melquiot convoque également l'autorité de Virginia Woolf : « Mon cher William, j'ai une chambre à moi. », ainsi que sa fantaisie historique, celle de Flush ou d'Orlando, dont on retrouve l'esprit avec bonheur.
Eileen est progressivement assaillie d'images de l'Angleterre contemporaine, exacerbation de sa capacité visionnaire, ou résurgences du réel d'une femme engloutie qui se rêve une lointaine et grandiose amertume pour supporter son existence ?
Un très beau moment de théâtre à ne pas manquer.

Eileen Shakespeare, de Fabrice Melquiot
À l'Espace Roseau, Avignon, du 6 au 27 juillet, à 10h45.

lundi, novembre 25 2013

Dissection de la haine

Les versions radiophoniques des pièces nous donnent souvent l'occasion de découvrir des écritures nouvelles. C'est le cas avec la pièce Cantate de guerre, du Québécois Larry Tremblay, encore jamais jouée en France, dont France culture nous a proposé une mise en voix remarquablement réalisée par Juliette Heymann.

 

Le texte présente un groupe de combattants exerçant leur violence contre une famille ennemie, dans un pays imaginaire, potentiellement tous les théâtres de guerre, à toutes les époques. Il confronte le chef des combattants à un enfant, à qui il essaye de transmettre la haine. Il s'efforce de lui décrire, de lui expliquer de quoi elle est faite. Il la met également en pratique en torturant ses parents devant lui.

 

La langue des personnages est intemporelle, poétique, parfois belle, quand elle inspire pourtant l'horreur. Les phrases auraient pu être prononcées hier ou il y a trois mille ans. Elles expriment l'éternité de la violence.

Il s'agit d'une œuvre vocale (cantate), dans laquelle les autres combattants font office de chœur, et dans laquelle la voix de l'enfant prononce des mots sans phrases. Comme si exprimer en phrases, comme le bourreau, ce qui est ressenti, était l'accepter.

 

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La pièce fait entendre que la guerre naît de l'exacerbation de la différence, et que l'autre, tout ce qui fait l'autre, sa religion, sa famille, sa culture, doit être rabaissé afin d'être combattu. Si l'autre était estimé, l'adversaire ne pourrait l'éliminer. La violence vient après la déshumanisation de l'adversaire, communément comparé à un animal ou un insecte. Nous sommes encore témoins, même dans nos pays en paix, de ces propos qui ont provoqué des massacres.

 

Le chef des combattants, magnifiquement interprété par Thierry Hancisse, finit par confondre l'enfant avec son fils, par exprimer sa perte d'humanité dans la violence : « J'ai tué tout ce que j'aimais », car c'est toujours une part de soi-même qu'on tue en tuant l'autre.

Le texte fait brillamment ressentir, sans pourtant le formuler, que la haine des autres génère la haine de soi, puisqu'elle n'apporte aucun bienfait.

 

Ce texte magnifique, dur, mais essentiel, a obtenu le Prix SACD de la dramaturgie francophone 2012. Merci à France culture de nous l'avoir proposé à cette occasion, en attendant, qui sait, une vie au théâtre.

 

Pour écouter le texte :

http://www.franceculture.fr/emission-l-atelier-fiction-cantate-de-guerre-de-larry-tremblay-2013-03-20

Cantate de guerre, de Larry Tramblay, Lansman Editeur, 2011

mardi, novembre 12 2013

Une pièce intimiste de portée universelle

Copies, de Caryl Churchill
(A number, 2002)

 

Les débats bioéthiques ne peuvent rendre compte des conséquences psychiques du clonage. Seule la fiction peut l'envisager. Ce texte de Caryl Churchill s'impose donc d'abord comme une nécessité, puis comme une réussite littéraire.

 

Un père, un fils.
Le fils découvre à sa majorité qu'il a été cloné. Le père est surpris, fuyant. A-t-il donné son accord ? Le père annonce ses vérités une à une, avec une bonhomie imprégnée de lâcheté.
Le fils questionne encore. Chaque réponse en soulève d'autres, toujours plus lourdes de conséquences. Est-il l'original, ou une copie ? Combien y a-t-il de copies ? S'il est une copie, qui est l'original ? S'il est une copie, l'original est-il son père biologique ?

 

L'écriture économe rappelle Edward Bond, la puissante émotionnelle de ses non-dits, de ses tâtonnements. Les personnages font penser aux êtres hébétés du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley. Mais contrairement à ces deux références, Caryl Churchill ne s'embarrasse pas du contexte.
Ici, tout est centré sur les relations entre les personnages.
Le rythme juste du texte et de la mise en scène de Monique Hervouët laissent le spectateur s'emparer de chaque question, l'explorer intimement.
La pièce dépasse les enjeux du clonage humain et conduit à nous interroger sur nous-mêmes : Comment être un bon père ? Qu'est-ce qui doit nous distinguer des autres ? Qu'est-ce que nous empruntons aux autres ? Notre héritage biologique influence-t-il notre vie, nous lègue-t-il une part de souffrance ou de joie ?

 

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Photo Emmanuel Ligner

 

Le fils rencontre l'autre fils, celui que le père voulait remplacer, celui que le père voulait « en mieux ». La cruauté prend un visage.
Le comédien Aurélien Tourte interprète les différents fils avec une habile variation de jeu. Lui et le père (Didier Royant), pleinement dans leurs personnages, tendent parfaitement le ressort dramatique devant des spectateurs captivés.

 

Dans la dernière scène, la quête de soi des fils se transforme en quête de filiation du père.
D'autres questions sont posées par cette fin moins dramatique, mais combien plus effrayante.

 

Cette pièce fait partie de ces représentations qu'on garde longtemps en soi, dont le souvenir ne finit jamais de nous interroger.
À ne pas manquer sous aucun prétexte.

 

Vue au Grenier à sel, Avignon, en juillet 2013
à Bouguenais (44), Piano'cktail le 26 novembre 2013
à Saint Barthelemy d'Anjou (49), THV, le 6 décembre 2013
à Chalonnes-sur-Loire (49), Villages en scène, le 17 janvier 2014
au Mans (72), Théâtre Paul Scarron / Scène conventionnée, les 5, 6, 7 février 2014
à Blois (41), La Halle aux Grains / Scène nationale, les 11, 12 février 2014
à Quimper (29), Théâtre de Cornouaille / Scène nationale, le 18 février 2014

vendredi, novembre 1 2013

Xavier Gallais, bête de scène

La double pièce d'Edward Albee, La maison et le zoo, mise en scène par Gilbert Désveaux, a bien des qualités.

Dans la première partie, La maison, la plus récente, expose un couple aisé, Peter et Ann, au ronronnement de la liaison durable. Ann réclame plus d'inattendu, de sauvagerie. Mais Peter peut-il soudain jouer un rôle qu'il n'a jamais appris ?

La sauvagerie survient dans la seconde partie, Le zoo, dans laquelle le personnage de Jerry, marginal halluciné interprété par Xavier Gallais, vient bousculer les certitudes de Peter. Le regard que porte Jerry sur ses voisins, son récit sur le chien de sa concierge nous tiennent en haleine, ainsi que Peter, qui se méfie cependant de sa bestialité. Jerry le provoque, cherche en Peter l'animalité cachée sous son armure civilisée. Ils en viennent aux mains pour un bout de banc.
On ne peut s'empêcher de penser à la pièce Rue de Babylone de Jean-Marie Besset, qui signe ici l'adaptation française, qui présente également la confrontation d'un notable avec un clochard énigmatique. Comme Peter, le notable est confronté à sa part animale. 

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Photo Marc Ginot

L'interprétation de Xavier Gallais, à la fois variée, très énergique et néanmoins d'une formidable précision, rappelle les meilleurs rôles de Patrick Dewaere. Il parvient à porter le texte vers l'indiscible. Le plateau devient son terrain de jeu. Le spectateur croit sentir contre sa joue ses coups de griffes. Du grand art.

Deux dialogues en tous points réussis qu'il ne faut pas rater, rien que pour la performance exceptionnelle de Xavier Gallais.

La maison et le zoo, d'Edward Albee
Vue au théâtre des 13 vents.
Les 28 et 29 novembre 2013 au Théâtre 95 à Cergy Pontoise
Au Théâtre du Rond-Point à Paris du 4 au 29 juin 2014.

Les brumes de Jon Fosse

Retrouver l’écriture du Norvégien Jon Fosse, c’est retrouver un univers qui laisse la meilleure part au public. Au spectateur de peupler les silences du texte par ses questions ou ses émotions, à lui de puiser dans l'irréalité de son œuvre sa propre consistance.

C’est un cousin Nordique de Daniel Keene, autre auteur économe et tout aussi essentiel. Ces deux post-beckettiens doivent parier à qui écrira le moins en exprimant le plus.

 

Dans sa pièce Et jamais nous ne serons séparés, le personnage principal, interprété par Ludmila Mikaël, est une femme dont on comprend vite les fêlures par ses répétitions, ses monologues, ses changements d’humeur. Elle joue alternativement la compagne qui attend et la compagne abandonnée. C'est une accidentée ou une mutilée des sentiments.

 

L'homme, interprété par Patrick Catalifo, arrive finalement. C'est un homme imaginaire. Il parle mais ne communique pas. Ils sont deux êtres en parallèles, qui ne se rejoignent pas. Il disparaît.

 

L'étroitesse de ce qu'elle imagine de lui la renvoie douloureusement à elle-même. Elle essaye de se raccrocher à ce qu'elle a. Elle n'a que ses objets. Elle se définit comme le lien entre ces objets, et le lien entre ces objets et le monde.

 

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Photo Pascal Victor


Il revient avec une autre femme. Elle l'imagine avec une autre femme qui le quitterait, qui lui ferait regretter celle qu'il a quitté. Mais peut-être est-ce lui le plus réel, lui qui imagine ces femmes, celle délaissée, celle qui le quitte. Chaque éventualité nous émeut, nous questionne.

La seule certitude de cette pièce, c'est la douleur de la solitude.

 

Les personnages de Jon Fosse sont des silhouettes, des esquisses, sans passé, sans noms, car ils sont potentiellement chacun de nous, dans un épisode passé, présent ou futur de notre existence.

 

Un magnifique et intense voyage intérieur mis en scène par Marc Paquien.

 

Et jamais nous ne serons séparés, de Jon Fosse

Au théâtre de l'Oeuvre,

depuis le 10 septembre 2013